Langue française

  • Méthode

    Mary Dorsan

    La narratrice de ce nouveau roman est ergothérapeute, et décide d'animer des permanences syndicales. Dès la première fois, elle se trouve désemparée. Un homme se présente, et livre son désarroi intime et professionnel. La narratrice décide de nommer Méthode ce premier homme rencontré lors de sa première permanence. Quelques jours avant, un fait divers l'a bouleversée : le calvaire vécu par Méthode Sindayigaya, paysan burundais qui, en France, à Ville-d'Avray, est esclavagisé par un diplomate pendant dix ans. Il ne sort plus, dort au sous-sol, ne mange plus à sa faim. Dix années pendant lesquelles il ne peut plus maintenir de contact avec sa famille, son pays. L'ancienne femme de ménage d'un voisin raconte avoir vu une ombre sortir les poubelles de la résidence du diplomate. Méthode pèse quarante kilos. Le voisin fait un signalement à la Police. Tente de délivrer l'esclave. Mais Méthode a peur, il ne se résout pas à briser ses chaînes. Méthode devient pour la narratrice la méthode, en quelque sorte, pour tenter de dire, dénoncer l'injustice et le désarroi humain, social. « La littérature commence souvent là où la parole devient impossible », rappelle Mary Dorsan. Tout son livre en est comme l'exploration précise. Elle rend compte de plusieurs histoires humaines douloureuses qui forment une langue de combat, de conscience, pour rendre une parole aux humiliés d'aujourd'hui. « Méthode est un homme humilié. Ce récit est sa revanche. Évidemment, il ignore tout de mon travail d'écriture », écrit Mary Dorsan.

  • Rencontrer Darius

    Mary Dorsan

    Il s'appelle Darius. Elle s'appelle Pauline.

    Rencontrer Darius est l'histoire d'une sidération. Le récit d'approche qui précède la rencontre. Une rencontre sidérante parce que l'homme est dangereux : il a tué, il pourrait tuer de nouveau. La narratrice, Pauline, le côtoie du lundi au vendredi. Son travail en psychiatrie consiste à soigner ce patient. À prévenir, à empêcher la rechute, la récidive. Tout en considérant cet individu gravement malade avec bienveillance malgré l'acte meurtrier perpétré. Touchée par cette rencontre, c'est aussi sa propre vie à elle qui est en jeu, son quotidien. Cette histoire est pour elle à vivre et à écrire.

    Par l'écriture, grâce à l'écriture, Pauline surmonte sa sidération, elle apprend à écouter le langage de cet homme, ce qu'il cherche à dire et à cacher, elle apprend à le connaître, à découvrir ses failles immenses, la terreur qu'elle devine en lui. En écrivant, elle pense aux romans de Stefen King que lisent les élèves infir- mières. La narratrice se dit alors qu'elle vit dans un roman de Stefen King... Mais Darius vit parmi nous : des hommes comme lui existent réellement... Que deviendrions-nous si nous les abandonnions à leur propre terreur ? Et que signifie soigner, accompagner un homme comme lui ?

    Pauline relit un roman d'Albert Camus, et se dit que pour elle, Darius n'est pas un étranger.

  • Une passion pour le Y

    Mary Dorsan

    « J'ai une passion pour le Y Une passion pour le Y ?
    Oui, pour le Y Pourquoi pour le Y ?
    Parce que c'est la plus belle lettre de l'alphabet, elle est debout et lève ses bras vers le ciel.

    Ils sont assis dans une cour intérieure. L'homme aux cheveux noirs, aux yeux noirs et la femme à la peau claire, aux yeux verts. » Ainsi commence le nouveau texte de Mary Dorsan. Il l'a suivie en quelque sorte puisque nous ne sommes plus ici dans un appartement thérapeutique avec des adolescents pour le moins perturbés mais dans l'hôpital psychiatrique de jour où elle travaille à présent. Elle y est pour, comme elle écrit à un moment: « éprouver plus fortement encore l'espérance », au milieu d'êtres, des adultes cette fois, qui ont commis l'irréparable, un meurtre pour certains d'entre eux, des violences en tout cas, sur eux ou sur les autres. Elle écrit leurs échanges avec elle, et entre eux. Ces paroles, « leurs mots tracés, entrelacés dans un roman, on reconnaîtra leur valeur. » Elle écrit leur malheur, elle témoigne, elle restitue leur voix étonnante de lucidité et de profondeur.
    Autant Le présent infini s'orrête était vaste et échevelé, autant ce texte est contenu, serré, même si la violence y affleure souvent, et aussi la colère de la soignante confrontée à une admi- nistration obtuse. Il est en tout cas bouleversant pour ce qu'il fait monter jusqu'à nous d'une folie irréparable.

  • « Bon, j'écris ce qui se passe dans mon service. Je travaille dans un appartement thérapeutique, rattaché à un hôpital psychiatrique. On accueille des adolescents. Très malades, souvent, dont personne ne veut. Qui en plus de leurs troubles psychiatriques, ont des troubles de l'attachement, des pathologies du lien. Alors ça remue ! Ça remue les soignants.
    J'écris les souffrances de ces jeunes. La diffi culté de les soigner, de les accompagner ou tout simplement de rester là, avec eux. Je tente d'écrire la complexité des relations avec eux et la complexité des effets sur les soignants et les relations des soignants entre eux. Je veux raconter ce que c'est, ce travail, leur vie. Je veux.
    Dire. Décrire. Montrer. Tout. Le bon et le mauvais. Je voudrais que l'on pense davantage à eux. Ces adolescents sont invisibles ou méconnus dans notre société. Ou incompris. Terriblement vulnérables, fragiles, si près de l'exclusion totale, ils sont à la marge. À la marge de notre pensée, de nos yeux. Au coeur de mon coeur. » Ce texte, tiré du livre de Mary Dorsan et qui fi gurera en 4e de couverture, ne saurait mieux résumer son livre. À partir de là, il convient de dire comment il est écrit, la forme et, derrière la forme, le projet.
    La forme, c'est la succession, en chapitres plus ou moins longs, de moins d'une page à une quinzaine, des jours tels qu'ils passent dans cet appartement thérapeutique.
    Il y a parfois des apartés (soirées à la maison, week-ends, séjours à la campagne) mais le principal a lieu là, dans cet incroyable huis clos où se côtoient, où coexistent et où, le plus souvent, s'affrontent adolescents et soignants. Il y a des scènes d'une violence inouïe, puis des moments d'apaisement et d'entente où l'on a l'impression que tout est possible, que les choses peuvent « s'arranger » mais toujours tout recommence sans fi n à cause d'un geste, d'une parole mal compris, d'un dimanche affreux dans une de ces familles détruites grandes pourvoyeuses de détresse.
    Ce qui frappe, à la lecture de ces pages, c'est une manière d'écrire très près des êtres, au plus près, et qui cependant évite la compassion car il y a toujours, de la part de la narratrice et de ses collègues une volonté thérapeutique pour dépasser le confl it, et dans l'écriture une volonté analytique. Cette manière n'exclut pas, au contraire, l'élaboration littéraire, une mise en forme à la fois savante et discrète qui évoque un auteur comme Perec, dont Mary Dorsan, d'ailleurs, se réclame.

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